Aurore, victime de la Traite illégale

Ceci est une contribution au #RDVAncestral qui consiste à imaginer une rencontre avec un(e) ancêtre à l’époque où il ou elle a vécu. 

 

Le Camp des Noirs du Roi ! Ca y est, je l’aperçois ! Nous sommes à l’Île Bourbon le 10 Novembre 1825 et je vais rencontrer mon ancêtre Aurore, négresse du Roi. Demain elle sera morte.

J’ai débarqué à l’embouchure de la Rivière Saint-Denis et je remonte vers le quartier qu’on appelle aujourd’hui Petite Île. Je connais bien ce quartier. Mon grand-oncle y habitait et je me souviens bien de nos visites quand j’étais jeune. De plus, j’ai pris soin de consulter une carte d’époque, et c’est sans peine que j’ai trouvé le Camp.

Saint-Denis, 1808, Plan Chandelier
Situation du Camp des Noirs sur plan de Saint-Denis réalisé par Chandellier en 1808.

Pour ce que je sais d’elle, l’histoire commence le 19 Octobre 1820. Ce jour-là, un navire de traite (négrière), l’Espoir, fut saisi avec à son bord 172 malgaches capturés dans la Grande Ile pour être esclaves à Bourbon. Aurore faisait partie de la « cargaison ».  Depuis l’ordonnance royale du 9 Janvier 1817, la traite négrière est interdite. Voilà qui ne fait pas l’affaire des colons de Bourbon qui ont abandonné la culture du café pour se lancer dans l’industrie sucrière, que l’on sait dévoreuse d’esclaves. La traite illégale s’organise.

Cette ordonnance de 1817 précise que tout bâtiment qui tenterait d’introduire dans la colonie des Noirs de traite sera confisqué … et les Noirs seront employés dans la colonie aux travaux d’utilité publique. Aurore s’est ainsi retrouvé affectée à l’Atelier Colonial, propriété du Roi.

ordonnance_du_8_janvier_1817
Ordonnance du 8 Janvier 1817. Wikimedia Common.

C’est dans une petite cabane couverte de feuilles de lataniers que je trouve Aurore, endormie sur sa paillasse, visiblement très faible. Je m’assieds à côté d’elle en essayant de ne pas la réveiller. J’ai très envie de lui prendre la main mais je n’ose pas. Pour elle, je suis encore un inconnu. J’ai pourtant l’impression de la connaître. J’ai lu et relu tellement de fois mes notes pour préparer ce rendez-vous. En la voyant si jeune (elle a à peu près 23 ans) j’ai du mal à réaliser que c’est mon aïeule. Je sens pourtant un lien très fort qui nous unit.

Bientôt elle se réveille:

– C’est bien toi que j’ai vu dans mon rêve. Alors c’est pour demain, dit-elle le regard triste.

Cette tristesse me bouleverse à un point que je n’avais pas imaginé. J’étais venu avec l’idée de la réconforter et de la rassurer sur le sort de sa petite fille Jeannette qui n’a que 3 ans. Mais je réalise que ce faisant, je lui apporte la funeste confirmation qu’elle va bientôt la quitter pour toujours.

– Ne sois pas triste, me dit-elle. Je sais que tes intentions sont bonnes. Et je pensais bien que cette fièvre allait finir par m’emporter. Poses tes questions ?

Je réalise que toutes choses que je brûle de savoir, sa vie et ses parents à Madagascar, sa capture, la cicatrice sur son bras gauche, ne lui évoqueront que des souvenirs douloureux. Je décide d’oublier tout cela et finit par lui demander:

– Où est Jeannette ?

– Elle est à l’atelier des nourrices, avec les autres jeunes enfants.

– Peux-tu me parler de son père ?

– Nous nous sommes connus ici au camp. Les esclaves sont répartis dans le camp selon leur origine. Il est malgache et comme moi il a été capturé à Tamatave. En fait nous étions sur le même bateau. On m’a dit que ce navire qui nous a amené ici s’appelait … l’Espoir…

Je ne savais pas vraiment quoi répondre.

– Et la famille à Madagascar …

– Je ne sais malheureusement rien. Je ne sais pas si mes parents vivent encore. Je ne sais pas si mes frères et soeurs ont été capturés eux aussi.

Ce n’était pas la réponse que j’espérais. Je voulais en savoir plus sur ses parents, comment ils vivaient, où ils habitaient. Mais je réalise que poser des questions à une personne qui sait que sa dernière heure est proche me met très mal à l’aise.

– Et ma petite Jeannette. J’ai si peur pour elle. J’espère que les Soeurs s’en occuperont bien. Elle n’a que 3 ans et ne se souviendra pas de moi. C’est ce qui me rend si triste. Qui lui parlera de moi ? Qui lui racontera tout ça ?

J’aimerais tant lui dire que je parlerai à Jeannette, mais je ne veux pas faire une promesse que je ne pourrai tenir. Et puis que dirais-je à Jeannette ? J’en sais si peu sur Aurore.

La sentant très fatiguée et sur le point de s’endormir à nouveau, je me décide enfin à lui prendre la main. Il y a tellement de choses que j’aimerais encore lui dire, sur Jeannette, sur l’esclavage qui finira par être aboli, sur les traces qu’elle a quand même laissées et qui font qu’aujourd’hui je peux parler d’elle. Mais je n’ai pas le cœur à lui imposer un de ces monologues dont nous sommes bien capables nous les généalogistes quand nous parlons de nos recherches. Il vaut mieux qu’elle se repose et qu’elle garde ses forces pour profiter de sa petite Jeannette jusqu’à la fin. Elle finit par s’endormir et c’est là que je la quitte.

 

Ce que je sais sur Aurore.

Aurore fut mise en apprentissage chez les Sœurs de l’Hôpital comme couturière. En 1821, elle a 18 ans et sa valeur est estimée à 1000 francs. En 1825 sa valeur est estimée à 1200 Francs. Elle meurt le 11 Novembre 1825 à environ 23 ans et laisse derrière elle sa fille de 3 ans Jeannette.

Jeannette naquit le 25 Juin 1822. En 1826 alors qu’elle avait 4 ans, sa valeur est estimée à 200 francs. Elle meurt le 29 Avril 1845 à l’âge de 22 ans, laissant comme sa mère un enfant de 3 ans, Charlot, qui sera recueilli par son père Charles Dulac, alors surveillant de l’Atelier colonial. Je raconterai cette histoire dans un autre billet.

L’atelier colonial

Les gouverneurs de la colonie étaient autorisés à acheter des esclaves pour les employer aux travaux publics. L’atelier colonial fut donc d’abord constitués d’esclaves et plus tard d’engagés, destinés aux constructions, entretien des routes, de chemins ou de bâtiments, de magasins ou d’hôpitaux.

Notes

Ceci était une contribution au #RDVAncestral qui consiste à imaginer une rencontre avec un(e) ancêtre à l’époque où il ou elle a vécu.

 


Sources

Recherches et notes de Patrick Onézime-Laude

  • Copie d’une « Liste nominative des Noirs restant à la charge du Gouvernement le 1er Juin 1846, après la dislocation de l’atelier colonial » (série 11M, Archives Départementales de la Réunion) dans laquelle il est écrit: Charlot, né le 27 Mars 1842, n° de matricule 1846, né de Jeannette n°870 (fille d’Aurore morte le 11 9bre 1825, négresse saisie sur le Joséphine, Jeannette morte le 29 Avril 1845), livré à son père Charles DULAC qui l’a légitimé le 5ème 9bre 1846.
  • D’autres listes datées de 1821 et de 1825 mentionnent que c’est sur l’Espoir le 19 Octobre 1820 qu’Aurore a été saisie. C’est donc cette information, plus proche temporellement de l’arrivée d’Aurore, que je retiens pour ce billet.

Traite illégale et L’Espoir

  • Hubert Gerbeau, L’esclavage et son ombre. L’île Bourbon aux XIXe et XXe siècles, Thèse de doctorat d’Etat soutenue le 18 Mai 2005 à Aix.
  • Hubert Gerbeau, « Quelques aspects de la traite illégale des esclaves à Bourbon au XIXe siècle », Mouvements de populations dans l’Océan Indien, Paris Champion 1979  (p. 273-308)

Atelier colonial

  • Auguste de La Barre de Nanteuil, Législation de l’île Bourbon: répertoire raisonné des lois, ordonnances en vigueur dans cette colonie, Tome 1, 1844. Gallica BNF. http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k65438807/f72.image

 

 

 

 

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