Antoine de Bavière, un Grison à Bourbon, 2eme partie

Je vous propose de continuer à suivre les traces d’Antoine de Bavière à l’île Bourbon. J’ai raconté le commencement de cette enquête dans le billet précédent

Un dénommé Bavière semble donc avoir déjà sillonné les mers de l’Océan Indien en 1728 sur un navire de la Compagnie des Indes. Il est même descendu à l’île de France (Ile Maurice) avec une compagnie de soldats qui étaient très probablement au service de la Compagnie des Indes.

Etablissement au quartier de la Rivière d’Abord (Saint-Pierre)

D’après les relevés de l’historien Robert Bousquet (1), Antoine de Bavière est présent à Bourbon depuis au moins 1730. Dans le recensement de 1730, il déclare posséder 5 esclaves. Le 19 Septembre 1732, il obtient une concession au quartier de la Rivière d’Abord. C’est ainsi qu’on désignait le quartier qui allait bientôt devenir la paroisse puis la commune de Saint-Pierre.

riviere-dabord
La Rivière d’Abord (Source: http://www.culture-st-pierre.fr)

Cet acte de concession est le document le plus ancien que j’ai pu consulter, mentionnant la présence d’Antoine de Bavière à la Réunion. C’est Jean-Claude ODON, que je remercie ici, qui m’a gentiment transmis une photo de cet acte qui dit en substance:

« … Sr Antoine de Baviere nous ayant demandé de luy accorder un emplacement alariviere d’abord pour s’y établir et y batir Cases et Magasins, nous au nom de la Compagnie avons concédé audit Sr Antoine de Baviere un emplacement situé au quartier de la riviere d abord, borné d’un coté d’une ligne de centvingt cinq gaulettes de hauteur tirée en montant lelong de la riviere dabord depuis le bas de l’emplacement de la veuve Pierre Noel jusqu’au présent emplacement, de l’autre du sieur Lagrenée par en haut du Sieur Deheaulme, et par en bas de la Dame Baronne de Traverse, le présent emplacement sera de vingt cinq gaulettes…. »

La gaulette est une unité mesure agraire qui fut couramment utilisée à l’île de la Réunion jusqu’au XXème siècle. Elle est équivalente à 15 pieds de long, soit 4.872 mètres. (2)

Le procès contre Bavière

C’est en consultant le Classement et Inventaire du Fonds de la Compagnie des Indes d’Albert Lougnon (3) que j’appris qu’Antoine de Bavière avait été accusé de crime en 1734. Cet inventaire mentionne la côte C°2.434:  Le procureur général contre le sieur Bavier accusé d’avoir causé la mort d’un de ses esclaves par les coups qu’il lui aurait portés (28 Fol.). Malheureusement, limité par le nombre de documents à commander, je n’avais pu consulter ces feuilles lors de mon dernier passage aux Archives Départementales. En parcourant le site de l’historien Robert Bousquet (4), je découvris avec bonheur qu’il avait transcrit les pièces de ce procès. Transcriptions de procès, étude de recensements (voir plus haut), et le tout en accès libre sur internet … on a vu des généalogistes moins chanceux. 😉

Que s’est-il donc passé ?  Selon la requête du 3 Février 1734 de J. Brenier Substitut du Procureur général, Le 30 Janvier dernier, le Sr Bavière habitant de cette île et demeurant au quartier de Saint-Pierre, fut avertir Mr l’abbé Carré … qu’un de ses noirs était mort du flux du sang, sans lui avoir donné avis de sa maladie. Et, le lendemain, de grand matin, il fit porter le dit noir au cimetière et fut éveiller le dit Sr Carré qui l’enterra avant la grande messe, sur l’attestation du Sr Charrié qui dit l’avoir baptisé. Mais le dit Sr Carré s’étant aperçu que le drap qui servait de suaire au cadavre était ensanglanté et ayant ouï dire que le noir était mort des coups et des mauvais traitements du dit Sr Bavière, il en donna avis à Mr Des Granges, capitaine commandant aux quartiers de Saint-Pierre et Saint-Louis, lequel se transporta avec le Sr Villeneuve, chirurgien, dans l’endroit où avait été enterré le dit cadavre qu’il fit exhumer et en a dressé procès-verbal et rapport, que le dit cadavre est marqué de plusieurs coups et contusions qui ont sans doute causé la mort du noir. Le dit Sr Bavière est encore soupçonné d’avoir … fait mourir par les mauvais traitements une de ses esclaves nommée Catherine.

Les autres pièces du dossier contiennent les dépositions de 11 esclaves d’Antoine Bavière qui donnent tous à peu près la même version: le samedi 30 Janvier 1734, l’esclave dénommé Philippe était monté en haut d’un latanier pour couper des pommes pour les cochons, aurait glissé et était tombé sur un roche qui lui a fait un trou sur le côté droit et lui aurait cassé les côtes.

Le Substitut du Procureur général écrit alors au gouverneur que ces dépositions étaient « fausses et suggérées« , que les esclaves témoins de la scène ne sont pas ceux dont on a pris la déposition,  et qu’il est nécessaire de faire interroger d’autres personnes. C’est mon ancêtre Gabriel Dejean, employé de la Compagnie des Indes et alors commissaire du quartier de Saint-Pierre, qui sera chargé de prendre les dépositions supplémentaires. Pèdre, l’un des esclaves d’Antoine de Bavière déclara qu’ayant demandé de quoi (Philippe) était mort, il lui aurait été répondu par les autres esclaves du dit Bavier que le dit Philippe était mort des coups que son maître lui avait donnés« .  Il apparaît qu’un Sieur Meuron, Suisse lui aussi, aurait conseillé à Antoine Bavière de dire que Philippe était tombé d’un arbre ou d’un boeuf et en était mort.

Le dénouement n’est malheureusement pas connu car le dossier ne contient pas la décision finale du Conseil Supérieur de Bourbon.😞

Le recensement de 1735

Jean-Claude ODON, que je mentionne plus haut, m’a aussi fait parvenir une photo du recensement de 1735 (5). On y apprend qu’Antoine Bavière possédait alors 40 cochons, 24 poulets, 4 dindes.

baviere-1735-recensement
Possessions d’Antoine Bavière selon le recensement de 1735

Sur ses terres il déclare posséder 10000 pieds de caféiers en rapport, 2000 pieds de caféiers jeunes, 4000 pieds de café à fournir. Il produit 2000 livres de blé et 10000 livres de maïs. La Compagnie des Indes avait décidé de développer la culture du café et oblige tous les habitants à planter du café. Antoine de Bavière ne faisait pas exception. Cette culture nécessitant de la main d’oeuvre, il possède désormais 29 esclaves (5 seulement en 1730).

Toujours sur le même recensement, il déclare avoir un terrain de 40 gaulettes de large sur 1000 gaulettes de haut, obtenue par concession de 1727. Faut-il en déduire qu’il était déjà dans l’île en 1727 ?  La recherche est loin d’être terminée. 🤔

baviere-recensement-1735-terres.JPG
Terrains possédés par Antoine de Bavière selon le recensement de 1735

L’abjuration et le mariage

Comme on peut le lire dans la transcription des pièces du procès de 1734, il sera reproché à Antoine de Bavière de ne pas être catholique et de ne pas faire baptiser ses esclaves. Etant protestant, il est logique de ne pas l’avoir retrouvé comme témoins ou parrain dans les registres paroissiaux.  En 1738 il finit par abjurer probablement aussi pour pour pouvoir se marier.

Antoine Bavier
Abjuration Antoine Bavier, 6 Juillet 1738, extrait des registres de baptême de Saint-Pierre

Cet acte contient des renseignements précieux qui allaient être le lien avec mes recherches en Suisse. Il mentionne que le noms des parents d’Antoine de Bavière, leur origine. Il sont natifs de Bischoffzel en Suisse. Il s’agit d’une ville située dans la canton de Thurgovie. Enfin on parle cette d’Antoine BAVIER (et non de Bavière), ce qui se confirme par la signature de ce dernier.

Huit mois après son abjuration, il épouse le 5 Février 1739 à Saint-Pierre, une jeune veuve de 25 ans Geneviève Cadet (mon ancêtre) mère de 3 enfants de 5 ans, 4 ans et 2 ans.  Geneviève Cadet avait épousé en 1732 Louis François de Balmane de Montigny, originaire de Laon dans l’Aisne. Ce dernier est décédé le 27 Février 1738 alors que sa femme attendait son quatrième enfant. La société de la Rivière d’Abord étant petite, et François de Balmane étant officier lui aussi, il est quasi-certain qu’il connaissait Antoine de Bavière.

Dans le prochain billet, je parlerai de la descendance d’Antoine de Baviere à la Réunion avant de terminer cette série par un billet sur ses origines en Suisse.


Sources

(1) (4) Robert Bousquet, Dans la Chambre du Conseil. Troisième recueil de documents pour servir à l’histoire des esclaves de Bourbon (La Réunion). 1733-1737,  Affaire Bavière. Pages 74 et 75.

(2) Yannick Slim (2002), Les spécificités du bornage à l’île de la Réunion et leurs origines, Mémoire Ecole Supérieure des Géomètres et Topographes. Page 56. (Consulté le 27 Janvier 2017)

(3) Albert Lougnon, Classement et Inventaire du Fonds de la Compagnie des IndesArchives Départementales de la Réunion. (Consulté le 27 Janvier 2017)

(5) Archives Départementales de la Réunion, C°770, Recensement de 1735 de Saint-Louis, folios 216 et 217. Photo transmise par Jean-Claude Odon.

 

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