Monique Pereira, des Indes Portugaises à l’île Bourbon

Nous sommes à l’île Bourbon (ancien nom de l’île de la Réunion) en Novembre 1678 . La colonie est encore toute jeune, le peuplement n’ayant commencé qu’en 1665. L’île n’a pas vu de navires de la Compagnie des Indes depuis longtemps. Les colons n’ont pas le droit de commercer avec les navires forbans qui s’arrêtent à Bourbon. La colonie manque de tout, d’outils pour travailler la terre et le bois, de toile pour faire du linge, de poterie et de fer (1),  mais surtout de femmes.

C’est dans ce contexte difficile que le Rossignol arrive de Surate, premier comptoir français établi en Inde. A son bord se trouvent quatorze femmes indo-portugaises. Ce navire armé à Lorient étant passé dans l’île en Juillet 1676 (2), on peut penser que le capitaine (ou la Compagnie) était au courant de la situation à Bourbon. Ainsi ces femmes avaient probablement été choisies en vue d’êtres mariées aux colons célibataires de Bourbon.  Elles étaient catholiques et parlaient portugais, langue probablement comprise par certains dans l’île. Parmi elles, Monique Pereira (ou Pereire), mon ancêtre connue la plus lointaine quand je remonte mon ascendance matrilinéaire.

Daman-Surate-Gujrat
Surate et Daman sur une carte réduite de l’Indostan, 1775, par D’Après de Mannevillette. (Source: Site Mémoire des Hommes)

Origines indiennes et portugaises. 

Monique Pereira est originaire de Daman (Damão en portugais) comptoir portugais depuis 1559 situé au Sud de Surate. Elle est née vers 1665 très probablement d’un père portugais qui lui aura donné son nom et d’une mère indienne.

Elle serait donc âgée de 14 ans quand elle épouse vers 1679 Louis Caron dit « La Pie », un breton ancien soldat de Madagascar. Ils habiteront à Saint-Paul dans une case située tout près de l’étang.

Carte_CHAMPION_Saint_Paul
Emplacement n.61, veuve Louis Caron. Plan de Saint-Paul réalisé par Champion. (Source: Cercle Généalogique de Bourbon, http://www.cgb-reunion.re)

 

De ce mariage naîtront 12 enfants entre 1680 et 1700. Monique sera mère à 15 ans, grand-mère à 33 ans et arrière grand-mère à 55 ans.

C’est le recensement de 1708 St-Paul (3) qui apporte le plus d’informations sur la situation du couple:

  • Louis Caron,  de Bretagne, 57 ans
  • Monique Perera (sic), de Daman, 40 ans
  • 6 enfants: François 19 ans, Pierre 15 ans, Jacques 13 ans, Michel 8 ans, Marie Anne 17 ans, Jeanne 11 ans, tous de Mascarin (nom donné à l’île de la Réunion)
  • 4 esclaves
  • Terres: un emplacement et une caze (sic) au Vieux St Paul près de l’étang
  • Bestiaux: 7 boeufs, 13 cochons, 150 cabris, 4 chevaux, divers vollailles (sic)
  • Récoltes (en livres): 1000 de blé, 200 de riz, 200 de tabacq (sic), divers légumes

Monique Pereira meurt le 4 Août 1727 à Saint-Paul.

Le portrait de Boucher

Antoine Boucher, ancien garde-magasin et gouverneur de la colonie, dresse un portrait peu flatteur de Monique  Pereira et ses filles dans son Mémoire pour servir à la connoissance particulière de chacun des habitans de l’Isle Bourbon. Ce mémoire fut écrit en 1710, à la demande d’un directeur de la Compagnie. Antoine Boucher était déjà de retour en France.  (4)

Loüis CARON

Est un bas Breton, âgé de 68 ans, Insigne, et mauvais yvrogne, qui ne soule jamais qu’il ne fasse un tapage enragé, mais avec cela bon chrétien, bien obeissant, fort laborieux, et qui, hors le vin est très honnête homme, quoyque sans Education, il est un de ces anciens de Madagascar ou il a servy de soldat ; Je ne luiy connois point d’autre métier ; il a pour épouse Monique Perera Indienne, glorieuse comme le sont toutes celles de ce paÿs la, quoyque sans sçavoir faire, et sans aucune Education, toute vieille meme qu’elle est elle ne laisse pas de faire parler encor d’Elle ; mais les blancs n’en voulant plus, elle est obligée de se donner aux Noirs, encor à ceux qui en veulent bien, elle a deux grandes filles qui suivent exactement ses traces, et qui n’ont aucunes bonnes Educations non plus que 4 grands garçons, avec lesquels, et 3 noirs et une negresse led. Loüis Caron cultive toutes ses terres, qui luy produisent de quoy vivre fort à son aise, toutes celles qu’il possede, sont dans les bas, et point du tout a la montagne, il éleve ses bestiaux au lieu même, ou il demeure au vieux St Paul, lesquels sont 10 boeufs, 20 cochons, 200 cabris et 5 chevaux, pour de l’argent comptant, je ne luy crois pas plus de 100 Ecus, il ne laisse pas de faire profit de ses chevaux les loüant a ceux qui en ont besoin, 30S par jour.

Le père Jean Barassin qui a ressorti ce mémoire de l’oubli, précise au sujet d’Antoine Boucher: « Ambitieux, imbu de son personnage et satisfait de sa réussite inattendue, il n’avait pas été sans heurter quelques colons, qui, de leur côté, n’avaient que dédain pour ce jeune parvenu, autoritaire et volontiers méprisant. Certains jugements de cet homme passionné porte la trace de ses rancoeurs, de ses antipathies personnelles« .

Lignée matrilinéaire et SOSA.

Lignee-Matrilineaire

Voici ma lignée matrilinéaire commençant à mon arrière-arrière grand-mère KERBIDI. Sur cette lignée, Monique Pereira est mon ancêtre à la 13ème génération. Mais elle est aussi mon ancêtre aux 11ème, 12ème et 14ème générations. Comme je l’expliquais en introduction, les colons étant en petit nombre au tout début du peuplement et l’île étant assez isolée, les mariages consanguins étaient inévitables.

Je descends de trois de leurs enfants :

  1. Monique CARON (1683-1729) qui aura 3 enfants avec Claude RUELLE, originaire de Saint-Rémy en Haute-Saône, arrivé sur un vaisseau forban et exerçait le métier de maquignon.  Ils auront 3 enfants.
  2. Angélique CARON (1687-1752) qui aura 5 enfants d’André CHAMAN flibustier originaire de Saint-Malo.  C’est la lignée matrilinéaire.
  3. François CARON (~1689-1751) qui s’installera ensuite à Sainte-Suzanne et y aura 13 enfants avec Anne DANGO (ANGO) fille de Joseph DANGO dit Laverdure originaire de Surate.  On trouve aujourd’hui encore dans la commune de Sainte-Suzanne les chemins Commune Ango et commune Caron.
Mappy_Commune_Carron
Les quartiers de Commune Carron et Commune Ango (commune de Sainte-Suzanne). Mappy.fr

Peut-on aller plus loin ?

J’ai peu d’espoir d’en apprendre plus sur les origines de Monique Pereira. Il faudrait chercher s’il existe encore des registres paroissiaux qui auraient été tenus par les Portugais à Daman. Monique Pereira étant mon ancêtre matrilinéaire, elle m’a transmise une partie identifiable de son ADN, l’ADN mitochondrial.  Je n’ai pas encore bien étudié la question, mais il est possible que l’analyse de mon ADN mitochondrial donne un Haplogroupe bien caractéristique de l’Inde. Ce qui serait un élément supplémentaire indiquant qu’elle serait née d’une mère indienne.

Notes

Cet article était une contribution au généathème de Mars 2017 intitulé « Des migrations et des femmes » qui nous propose de parler des migrations de nos ancêtres ou de mettre à l’honneur une femme de notre généalogie ou de remonter notre lignée matrilinéaire.

Sources

(1) M. I. Guët, Les Origines de l’île Bourbon, 1885, L. Baudoin Paris. Aux Pages 129 et 130, Lettre à Colbert des 19 habitants de Saint-Paul. Accessible sur Gallica BNF: http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k57815035/f132.item.r=1678

(2) Jean-Claude Félix Fontaine, Deux siècles et demi de l’histoire d’une famille Réunionnaise 1665-1915, L’Harmattan, 2001, Premier Tome, page 113. Collection personnelle. Selon l’auteur, le Vautour et le Rossignol, partis de Port-Louis (Morbihan) le 10 Février 1676, avaient fait escale à Saint-Denis du 3 au 21 Juillet de la même année.

(3) Archives Départementales de la Réunion, C° 767 (Fonds de la Compagnie des Indes).

(4) Jean Barassin, Mémoire pour servir à la connoissance particuliere de chacun des habitans de l’isle Bourbon d’Antoine Boucher, Association des Chercheurs de l’Océan Indien et Institut d’Histoire des Pays d’Outre-Mer, 1978, Imprimerie de l’Univeristé de Provence.  Pages 168 et 169. Collection personnelle.

10 comments

  1. Bel article pour le geneatheme en effet !
    Monique Pereira était elle aussi la tête de turc d’Antoine Boucher semble-t-il…
    Merci encore d’enrichir mes connaissances sur nos ancêtres , je descends des 2 enfants Angélique et François.

    Aimé par 1 personne

  2. Très beau billet !
    C’est extraordinaire d’avoir tous ces détails fournis dans le recensement,
    et je suis restée pantoise quant aux descriptions.
    Je garde en mémoire l’histoire particulière de l’île.
    Bonne continuation, c’est comme un hommage.

    Aimé par 2 people

    1. Merci beaucoup. 🙂 Nous sommes en effet plutôt chanceux avec ces recensements et ce mémoire écrit par Antoine Boucher. Certains commentaires sont encore plus piquants. J’aurai l’occasion d’en reparler.

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  3. Quel parcours pour remonter si loin la lignée matrilinéaire ! Je suis admirative de ce voyage qui arrive au nord de Bombay en passant par la Réunion.
    C’est incroyable de retrouver toutes ces traces.

    Aimé par 1 personne

  4. Incroyable ! Quelle diversité dans tes ancêtres. J’ai beaucoup apprécié ton article, c’est un beau voyage ! En effet, le test ADN est vraiment intéressant.

    Aimé par 1 personne

    1. Merci pour le message. Je parlerai du résultat du test ADN dans un prochain article, il « confirme » bien les origines indiennes de Monique Pereira. Et oui, on ne choisit pas ses ancêtres, mais je suis plutôt content de pouvoir voyager aussi à travers mes ancêtres.:)

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