Esclavage

Mes ancêtres esclaves affranchis en 1848

En cette année 2018 nous fêterons les 170 ans de l’abolition de l’esclavage dans les colonies françaises. Le décret d’abolition fut proclamé le 20 Décembre 1848 à la Réunion. Cette date est un jour férié à la Réunion et elle est fêtée par tous les Réunionnais dans le monde. Ne vivant ni à la Réunion ni en France, je ne pourrai probablement pas participer aux commémorations qui seront organisées cette année. Alors j’ai décidé de mettre à l’honneur sur le blog mes ancêtres esclaves, et particulièrement ceux qui ont été affranchis lors de le l’abolition en 1848.

Les registres spéciaux

L’enregistrement des affranchissements se fera pour l’essentiel de Novembre 1848 à Février 1849. 62000 esclaves n’ayant que des prénoms se voient attribuer un patronyme. Le prénom du nouveau libre ainsi que le patronyme qui lui est attribué sont enregistrés sur des registres spéciaux qui seront la preuve de leur citoyenneté. Malheureusement, 29 registres ont été perdus (ou détruits) et seuls 37 registres spéciaux sont arrivés jusqu’à nous.

Ces registres sont tenus par les maires des communes ou leurs délégués. On les désigne souvent sous le nom du délégué. Ci-dessous un extrait du registre Ozoux de la commune de Saint-Denis sur lequel on peut lire:   « Le citoyen Bienvenu père et mère inconnus, inscrit sur le registre matricule de St-Denis sous le numéro 2396 s’est présenté et après avoir été reconnu par nous, il a reçu les noms et prénoms de Walcomme Bienvenu. St-Denis le 1er Décembre 1848. Le délégué Ozoux. » L’inscription précise aussi que c’est un homme(« M ») et qu’il est né en 1805. Les esclaves étaient inscrits sur un registre de matricules tenu par les communes. Bienvenu était le numéro 2396.

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Registre spécial Ozoux, EDEPOT2/381Archives Départementales de la Réunion. © www.cg974.fr – Département de La Réunion

Ce n’est bien évidemment pas l’esclave qui choisissait son patronyme, mais plutôt le délégué à l’enregistrement. Si le nom de Walcomme pour un homme prénommé Bienvenu peut prêter à sourire, il est clair que certains patronymes ont été attribués avec l’intention de ridiculiser l’esclave. J’en parlerais probablement dans un autre article.

Comment reconnaître des anciens esclaves affranchis à l’abolition ?

Un nom de famille « sortant de l’ordinaire » peut être l’indication d’une personne affranchie en 1848. Les délégués à l’enregistrement ont dû inventé beaucoup de noms. Mais c’est le plus souvent dans les actes de mariage que l’on reconnaît des anciens esclaves affranchis lors de l’abolition en 1848. Dans l’impossibilité de présenter un acte de naissance, ils devaient présenter un extrait de ces registres spéciaux.

Ci-dessous un extrait de l’acte de mariage de mes arrière-arrière-arrière grand-parents Faustin DEMOSTHENES (1845-1904) et Elisa BRUNIQUET (1851-1908). Faustin DEMOSTHENES présente un extrait des registres spéciaux de la commune de St-Leu (Registre Bernold Prudent n.1242). Cela signifie qu’il a été affranchi à St-Leu, il était donc l’esclave d’un propriétaire domicilié à St-Leu.

ANOM_StDenis_18888_M_DEMOSTHENES_Extrait_Reg_Speciaux.jpg

Mariage Faustin DEMOSTHENES x Elisa BRUNIQUET 1886 St-Denis (Archives Nationales d’Outre-Mer)

Les sources consultables

Les Archives Départementales de la Réunion (ADR) ont mis en ligne les 37 registres spéciaux qui leur sont parvenus: Registres spéciaux d’affranchissements.

Pierrette et Bernard NOURRIGAT ont réalisé des relevés d’affranchissements (toutes périodes). Ces relevés sont consultables en salle de lecture aux Archives Départementales de la Réunion ou auprès du Cercle Généalogique de Bourbon.

Identifier le propriétaire de nos ancêtres esclaves

Pour aller plus loin, il faut identifier le propriétaire des anciens esclaves, et consulter les feuilles de recensement correspondantes. Pour cela les travaux de l’anthropologue et historien Gilles Gérard et son site La Famille Esclave à Bourbon sont incontournables.

Gilles GERARD a travaillé sur les recensements disponibles aux ADR, et a croisé ces données avec les actes d’état civil d’après 1848 et les relevés d’affranchissements de Pierrette et Bernard NOURRIGAT.  Ce travail continue et il a la gentillesse de mettre son travail en libre accès. J’expliquerai dans les prochains articles comment j’utilise ses données dans ma recherche sur mes esclaves affranchis.

Non-dit ou ignorance?

Malgré les 50 ans d’efforts de mon père pour collecter auprès des plus anciens les histoires de notre famille, la tradition orale ne m’a apporté aucune information sur mes ancêtres libérés lors de l’abolition. Tout ce que je sais, je l’ai appris de mon père et donc de documents d’archives.

Je n’ai pas encore assez lu sur le sujet mais je pense que le « non-dit » s’est peut-être installé.  L’on était pas fier de ses origines esclaves. Enfant, mon père avait entendu dire dans la famille que nous avions des ancêtres grecs par son arrière grand-mère Uranie DEMOSTHENES. Comment expliquer une telle croyance? Mon arrière grand-père né en 1900, 52 ans après l’abolition, ne savait-il pas que 2 de ses 4 grands-parents et 6 de ses 8 arrières grands-parents étaient nés en esclavage?  Mon père a une fois demandé à sa mère si elle savait qu’elle avait des ancêtres esclaves ou si on lui en avait parlé. Sa réponse fut négative: « Non. Bin mon enfant, na pwin d’koi et’ fier » (Mon enfant, il n’y a pas de quoi être fier).

Que ce soit le non-dit ou l’ignorance, cela s’est heureusement arrêté à mon père qui n’a jamais cessé de me parler de mes ancêtres esclaves. Dans un article écrit en 2004 pour le bulletin du Cercle Généalogique de Bourbon, il écrivait: « J’ai entrepris une recherche systématique de ces ancêtres soit nés en esclavage à Bourbon, soit emmenés de leurs terres natales sur notre et ai décidé de les nommer et les ramener à la mémoire de tous« . Le témoin est passé, je continue son travail.

 

 

 

 

4 réponses »

  1. En voilà un bel article pour débuter l’année!
    Nous pourrions peut-être à l’image du généathème 2017 « 100 mots pour une vie », profiter de cette année 2018 pour écrire quelques portraits de ces ancêtres ? Je l’avais fait ici pour un des miens affranchis en 1833. https://tanlistwa.com/2017/10/26/pierre-louis-jean-louis-cicine-1823-1873/
    Avez-vous aussi observé ce phénomène de mariage d’affranchis par vague d’affranchissement ? Les libres de naissance ont tendance à se marier entre eux, les affranchis de 1833 font de même, ceux de 1848 aussi.

    Aimé par 1 personne

    • Merci pour ce commentaire. 🙂 Je crois que j’aurais plus de 100 mots dans mes articles. Je souhaite parler des mes ancêtres, mais j’espère aussi (modestement) montrer à d’autres Réunionnais comment ils peuvent se servir des sources à disposition pour en apprendre plus sur leurs ancêtres esclaves. Pour les mariages d’affranchis, je n’ai pas réalisé de dépouillements aussi systématiques que vous avez pu le faire. Mais il est vrai que mes ancêtres libres de couleur avaient tendance à se marier entre eux. Il faudra que je fasse quelques statistiques.

      Aimé par 1 personne

  2. C’est un excellent billet! Je serais fier d’avoir des esclaves dans mes ancêtres plutôt que des esclavagistes. Dans un autre registre, un temps j”avais pensé, sur la base de la transmission orale, de pouvoir trouver une prostituée dans ma famille. La recherche s’est avérée infructueuse… Enfin, pas totalement! J’ai pu comprendre qu’un ancêtre d’une autre branche était associé à la création d’un bordel. On n’est pas dans le même capital sympathie, mais on ne choisit pas ses ancêtres et on se doit de les accepter pour ce qu’ils furent. Du coup, j’ai éclairci le mystère de l’origine de la fortune de cet ouvrier d’usine & paysan qui a probablement hypothéqué ses biens. Épisode à suivre… je n’ai pas encore assez de matière pour exposer cette histoire.

    J’imagine, qu’avec des ancêtres esclaves..l’arbre s’arrête rapidement en laissant au passage de nombreuses questions sans réponses?Quelle frustration!

    Aimé par 1 personne

    • Merci. 🙂 A la Réunion, on a souvent les deux: des ancêtres esclaves et des propriétaires d’esclaves. Pour les esclaves nés sur l’île, on peut parfois remonter quelques générations via les registres de naissances, mariages et décès d’esclaves et les actes notariés. Par contre, pour les esclaves venus d’ailleurs (Madagascar, Afrique de l’Est, Inde, Java) la lignée s’arrête là. Et donc on n’a plus de temps pour les autres branches.

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