Aventures Généalogiques

Affranchis de 1848 #1 – Faustin DEMOSTHENES

En cette année 2018, les Réunionnais célèbreront les 170 ans de l’abolition de l’esclavage. Pour commémorer l’abolition, j’ai décidé de parler de mes ancêtres esclaves qui ont été affranchis en 1848. Dans ce billet, premier de la série, je parle de Faustin DEMOSTHENES (1845-1904) mon ancêtre à la 5ème génération (AAAGP).

Faustin DEMOSTHENES, enfant de l’abolition

Faustin naît le 26 Mai 1845 sur une propriété située au lieu-dit le Portail de la commune de Saint-Leu et faisant partie de la succession d’Urbain LESPORT. Urbain LESPORT est décédé en 1840 et 5 ans plus tard sa succession, qui ne compte pas moins de 14 bénéficiaires, n’est toujours pas réglée. C’est donc le régisseur des biens de cette succession, Albert Ricquebourg qui déclare la naissance.

Acte de naissance de Faustin, Registre des naissances d’esclaves, Saint-Leu, 1845 ; © www.cg974.fr – Département de La Réunion – Archives Départementales de la Réunion

L’acte est tiré du registre des naissances d’esclaves de la commune de Saint-Leu et il précise que « la nommée Adeline créole, âgée de trente ans, inscrite sous le numéro 2334 du Registre à foucher, esclave dépendant de la dite succession, est accouchée hier à trois heures après midi d’un garçon nommé Faustin« .

Les esclaves n’avaient pas de noms de famille et étaient inscrits sur un registre matricule. Le numéro 2334 du registre matricule permet d’identifier Adeline parmi les esclaves de la commune de Saint-Leu. Grâce à ce numéro, j’ai trouvé dans le registres des naissances d’esclaves de Saint-Leu, 3 autres enfants d’Adeline tous nés sur la même propriété: Paul en 1840, Marceline en 1842, et Clémence 1847.

Faustin ne grandira pas en esclavage puisque tous les esclaves sont libérés lors de l’abolition en 1848 alors qu’il n’a que 3 ans et demi. Il grandira à Saint-Denis où sa mère Adeline s’est installée et où elle s’est mariée avec un autre affranchi de 1848 qui exerçait la profession de charpentier. J’en parlerai dans un prochain article.

L’acte de mariage, une pièce essentielle

L’acte de mariage est une pièce essentielle pour comprendre l’histoire des affranchis de 1848. Celui relatant le mariage de Faustin DEMOSTHENES ne fait pas exception.

Faustin épouse Elisa BRUNIQUET le 7 Juillet 1886 à St-Denis. L’acte de mariage  précise que Faustin DEMOSTHENES est « maçon domicilié de cette ville (St-Denis) né en cette île commune de Saint-Leu en l’année mil huit-cent quarante cinq, fils majeur de Paul DEMOSTHENES (on ignore sa profession et son domicile) et de feue Adeline TARPÉLIA veuve de Célestin VIGNERON de son vivant bazardière, domiciliée de cette ville)« . Les pièces suivantes sont présentées « … 2° d’un extrait des registres spéciaux de la commune de Saint-Leu (Registre Bernold Prudent n.1242) pour remplacer l’acte de naissance du futur époux ; 3° d’un acte de notoriété reçu par devant Monsieur le Juge de Paix de cette ville, en date du onze Mai dernier constatant l’absence du père du futur époux …  » 

Mariage Faustin DEMOSTHENES x Elisa BRUNIQUET 1886 St-Denis (Archives Nationales d’Outre-Mer)

Les mariés reconnaissent cinq enfants dont mon arrière arrière grand-mère Uranie DEMOSTHENES née en 1868.

L’extrait des registres spéciaux de la commune de Saint-Leu fourni en lieu et place de l’acte de naissance confirme que Faustin a été affranchi à Saint-Leu lors de l’abolition en 1848. Les registres spéciaux ont été ouverts au moment de l’abolition en 1848 pour y inscrire l’identité des esclaves qui devenaient alors des nouveaux citoyens. S’il a été affranchi à Saint-Leu, c’est qu’il était esclave sur une propriété située dans la commune de Saint-Leu. Malheureusement les registres spéciaux de la commune de Saint-Leu ne sont pas parvenus jusqu’à nous.

Au moment de l’abolition, Faustin s’est donc vu attribué le nom de son père: DEMOSTHENES. Il est probable que le délégué Bernold PRUDENT était un connaisseur de la culture grecque. Selon Wikipedia, Demosthenes était un homme d’état athénien, grand orateur qui selon la légende s’entraînait à parler avec un cailloux dans la bouche pour vaincre ses problèmes d’élocution. On peut se demander ce qui a inspiré le délégué. Paul DEMOSTHENES était-il un bon parleur ?  J’explorerai cette piste dans un prochain article qui lui sera consacré.

Une famille séparée après l’abolition

L’acte de mariage nous révèle donc une information qui n’était pas présente sur « l’acte de naissance » de Faustin: l’identité de son père, une esclave nommé Paul. Paul et Adeline n’étaient pas mariés, comme le confirment les actes de naissances des autres enfants d’Adeline où le père n’est pas nommé.  De plus, s’ils avaient été mariés Adeline aurait reçu le nom de DEMOSTHENES comme son mari, or elle porte le nom de TARPÉLIA.

Paul DEMOSTHENES a certainement reconnu être le père de Faustin au moment de l’abolition, ce qui expliquerait pourquoi Faustin reçu le nom de DEMOSTHENES.

Toujours selon l’acte de mariage, Faustin DEMOSTHENES ignorait la profession et le domicile de son père Paul DEMOSTHENES. Un acte de notoriété a même été passé chez le juge. Sa mère Adeline TARPÉLIA était veuve de Célestin VIGNERON. On devine donc que les parents de Faustin ont été séparés après l’abolition. J’y reviendrai.

Faustin DEMOSTHENES savait signer. Il a probablement fréquenté l’une des écoles créées par l’église pour jeunes affranchis au moment de l’abolition.

Signature de Faustin DEMOSTHENES à son mariage.

Faustin exerça la profession de maçon. Après l’abolition, les affranchis préféraient exercer des métiers manuels tels que maçon, menuisier, charpentier. Ses métiers leurs permettaient d’éviter les travaux agricoles qui leur rappelaient leur ancienne condition d’esclave.

Faustin vécut avec sa famille à Saint-Denis dans le quartier de Patates à Durand où il mourut en 1904.

Descendance

Aucun souvenir ni aucune anecdote sur Faustin DEMOSTHENES ne me  sont malheureusement parvenus.  Faustin DEMOSTHENES a pourtant eu 7 enfants et 25 petits-enfants dont la dernière, Claire VAILLANT (1918-2012), que mon père appelait cousine Claire, n’est décédée que récemment. Cousine Claire, outre les nombreuses histoires sur notre famille qu’elle a transmis à mon père, nous a surtout transmis une photo qui m’est très chère. C’est celle de mon arrière arrière grand-mère Uranie DEMOSTHENES (1868-1926), fille de Faustin DEMOSTHENES. Elle a probablement été prise vers 1924.

Uranie DEMOSTHENES (1868-1926)

Le nom DEMOSTHENES est encore porté à la Réunion, par des descendants de mon arrière arrière grand-oncle Séverin DEMOSTHENES (1877-1943), le seul fils de Faustin DEMOSTHENES ayant atteint l’âge adulte. J’espère que cet article me permettra de rentrer en contact avec des descendants.

Dans un prochain article je parlerai des parents de Faustin DEMOSTHENES, Paul DEMOSTHENES et Adeline TARPELIA eux aussi affranchis en 1848.


Sources consultées

Registre des Mariages de Saint-Denis (Archives Nationales d’Outre-Mer)

Registre des Naissances d’esclaves de Saint-Leu (Archives Départementales de la Réunion)

Recherches de Patrick ONEZIME-LAUDE.